bien-êtreNon classétendance zen

J’ai testé – Ma semaine de jeûne

Nous avons suivi une cure d'abstinence alimentaire. Une expérience à la fois éprouvante et enrichissante, qui révèle les capacités d'adaptation du corps et pousse à s'interroger sur son mode de vie

Yeux écarquillés, sourcils relevés et bouche ouverte. Voilà la réaction standard de toute personne à qui vous apprenez que vous partez jeûner et randonner pendant six jours. Les plus anxieux ajoutent un affectueux « tu es folle ? », les plus polis un « mais pourquoi ? ». Et tous de conclure qu’ils en seraient bien incapables. L’idée de se priver de nourriture apparaît à la plupart d’entre nous comme un supplice inutile à s’infliger, surtout en France, pays de la gastronomie. Et, en tant que journaliste culinaire, vous n’êtes pas loin d’être d’accord avec eux…

Vertus ou dangers du jeûne… Pourquoi ne pas tester soi-même?

Seulement, vous êtes aussi journaliste “santé-bien-être” et les vertus du jeûne ont souvent retenu votre attention. Autrefois l’apanage d’une poignée d’illuminés, il est désormais très couru et encadré. Des cliniques de luxe, comme Buchinger en Allemagne, proposent des séjours à prix d’or sensés améliorer la vitalité et soigner les maladies chroniques. Des études sérieuses exposent son efficacité en psychiatrie, voire même pour lutter contre un cancer lorsqu’il est associé à la chimiothérapie. On le recommande aussi simplement pour s’offrir un temps pour soi, faire une pause avec la surconsommation tous azimuts. D’autres considèrent toutefois le jeûne trop violent pour le corps. On en parle, on le lit, on le commente… Finalement, pourquoi ne pas le tester soi-même ?

Avant le jeûne, une réduction alimentaire de cinq jours

Le rendez-vous est pris à la Pensée sauvage*, le centre ouvert en 2008 par le naturopathe Thomas Uhl à Plan-de-Baix, en plein Vercors. En réalité, le processus du jeûne s’amorce bien avant : pas question de s’arrêter de manger de n’importe quelle façon. Cinq jours avant, il faut enclencher une « réduction alimentaire » progressive : arrêter le poisson, la viande et les excitants (alcool, café, chocolat…) puis les produits laitiers, les légumineuses et les œufs, pour ne manger que des fruits et des légumes les deux derniers jours. Un léger mal de tête apparaît. C’est le signe que le foie, moins surchargé, commence déjà son travail de nettoyage. « Les maux de tête peuvent être liés à l’activité du foie mais aussi à une légère déshydratation ou encore à cause de l’arrêt du café », précise Romain Vicente, le responsable du pôle « naturopathie » du centre. Il est plutôt difficile d’intégrer cette “descente alimentaire” dans son rythme quotidien: mieux vaut prévoir de pouvoir annuler tous ses déjeuners professionnels et de ne pas avoir prévu de soirées entre amis, sous peine de devoir apporter soi-même son menu…

Au menu de la semaine: eau, tisanes et un bouillon le soir

À l’arrivée sur le site, une vaste maison de village de 20 chambres à 700 mètres d’altitude avec vue sur la vallée, on vous autorise à entamer la cure de jeûne après un entretien plutôt rapide avec un naturopathe. Les choses sérieuses commencent…  Le menu de la semaine tombe : eau, infusions, un jus de fruit dilué le matin et un bouillon de légumes le soir. « Mais tout le monde n’est pas apte à jeûner, mentalement et physiquement, précise Thomas Uhl. Nous mettons actuellement en place un suivi de naturopathie plus précis car, depuis la diffusion d’un documentaire sur Arte en 2012, certains veulent “acheter les vertus du jeûne”. Ce n’est pas si simple : si vous avez tiré sur la corde toute votre vie, il va falloir du temps pour récupérer de ces excès. Rien ne sert de stresser son corps en jeûnant si l’on ne prend pas soin de soi ensuite. » Selon son cas, on peut ainsi être orienté vers des cures moins radicales : à base de jus, végétale (trois repas de légumes quotidiens) ou une monodiète (un seul aliment consommé, comme du riz ou des pommes). Il est vrai que le suivi de naturopathie pourrait être plus personnalisé, en arrivant mais aussi tout au long de la semaine… On apprend aussi que certains soins choisis en amont ne seront finalement pas disponibles… notamment le Chi nei Tsang, ce massage du ventre qui aurait été tout indiqué pour le thème de la semaine…

Encadrée par les naturopathes, l’entrée dans le jeûne proprement dit est moins difficile que la descente alimentaire qui a précédé. On se familiarise vite avec rituels qui ponctuent les journées: lever à 7 h 30, gargarismes à l’huile, raclage de la langue, nettoyage du nez à l’eau salée avec un “lota” (des pratiques issues de la médecine ayurvédique indienne) puis réveil du corps avec des étirements et quelques postures de yoga. Après avoir avalé un jus de fruit dilué, on part tous les jours marcher trois heures en pleine nature, en groupe. C’est vivifiant, oxygénant et les guides sont très compétents. « La randonnée sert à activer le travail des émonctoires [organes qui servent à l’élimination des déchets] comme les poumons ou la peau, qui vont prendre le relais pour soulager le foie », poursuit Romain Vicente. Vous vous étonnez de pouvoir marcher si longtemps sans presque ressentir trop de faiblesse.

Des infusions de plantes pour aider le corps

J'ai testé - ma semaine de jeûne
Les soins sont dispensés dans la yourte installée dans le jardin

Les deux premiers jours, une vague fatigue et une certaine lenteur dominent. Le bar à tisanes devient votre phare quotidien et le point de ralliement du groupe: les vertus des plantes (passiflore, aubépine, fenouil, herbe de blé, ortie…) soulagent les divers symptômes exprimés par ces corps en plein nettoyage : insomnie, fatigue, maux de tête ou de ventre, selon le terrain de chacun. On s’oxygène avec une rasade de Bol d’air Jacquier, on passe au hammam et au sauna pour aider la peau, on boit de l’eau “osmosée”. Chaque après-midi, on reçoit un soin salvateur : shiatsu, massage ayurvédique ou aux pierres chaudes, tuina, sophrologie… ou une plus délicate « irrigation » du colon, inégalement appréciée par ceux qui l’ont testée.

 

 

 

Une déconnexion globale pour se reconnecter à son corps

Dans le groupe, on côtoie quelques habitués, qui reviennent chaque année. À part une poignée de copines focalisées sur leur poids, tous ont compris la philosophie de l’endroit : en plus d’un repos digestif, le jeûne est aussi une déconnexion, notamment digitale, une reconnexion à son corps et un grand bain de nature. On ne jeûne pas que de nourriture, finalement… « Le besoin de poser ses valises a augmenté, constate Thomas Uhl, qui accueille 3 000 personnes par an, dans ces centres du Vercors, de Corse et d’Ibiza. Auparavant, se mettre au vert et prendre soin de soi était perçu comme une démarche égoïste. Aujourd’hui, c’est devenu légitime pour préserver sa santé, car se pose de moins en moins, même en vacances.” »

Des conférences sont d’ailleurs proposées le soir, sur l’alimentation, le stress, le repos. « Dans un jeûne, on va puiser dans ses réserves, poursuit le fondateur de la Pensée Sauvage. Les endroits où l’on vit le plus longtemps dans le monde sont ceux où l’on trouve une alimentation équilibrée, de l’exercice physique au quotidien et un environnement social non isolé.” Ici, pas de mantras imposés, aucune allusion religieuse ni sectaire, mais on peut assister à des conférences et des discussions, le soir, sur les processus mis en action pendant le jeûne, la façon de s’alimenter par rapport à notre activité, notre façon de gérer la pression et notre capacité à nous reposer vraiment, etc.

“Crise curative” et sommeil difficile

J'ai testé - ma semaine de jeûne
Le bouillon du soir

Le matin du troisième jour, le réveil est très difficile : votre corps tremble, vous êtes pâle comme un linge, vos forces ont disparu, l’idée de se lever du lit vous apparaît aussi impossible que de grimper l’Everest… C’est la « crise curative », ce moment où le corps a épuisé toutes ses réserves de sucre et s’apprête à changer de mode en allant puiser son énergie en profondeur, dans les graisses. On se demande vraiment ce que l’on est venue faire ici ! Prise de tension, écoute du coeur… Une cuillère de miel sous la langue et, miracle, une heure plus tard, vous repartez randonner. C’est le début de la phase « de croisière » du jeûne : clarté d’esprit, (presque) plus aucune sensation de faim, tonus retrouvé. Le ventre est pourtant vide depuis trois jours… « Le corps s’adapte naturellement mieux au manque qu’au trop-plein », explique Thomas Uhl. Seul le sommeil reste perturbé : difficultés d’endormissement, réveil à 5 h et rêves de gâteaux ! Le bouillon du soir, pris en commun sur la grande table en bois du salon, devient un doux élixir : carottes-tomates-céleri ou pomme de terre-poireau-miso, auxquels on rajoute du pianto, un concentré de légumes et de plantes, apportant minéraux et protéines végétales. Dès le deuxième jour, on se surprend à ne plus prendre de deuxième bol de bouillon.

Se réconcilier avec la nourriture et retrouver la santé

La reprise alimentaire est délicate alors qu’elle est presque la phase la plus importante du jeûne. Comme pour la descente d’avant la cure, il faut y aller par paliers, ne pas stresser son corps trop vite : le volume digestif s’est réduit, les intestins sont au repos, l’estomac s’est rétréci… « C’est une rééducation, il faut écouter ses besoins : bien mastiquer, respirer, retrouver le réflexe de satiété, explique le naturopathe Romain Vicente. Le premier repas est ritualisé, en musique. C’est une réconciliation avec l’alimentation, avec laquelle nous avons trop souvent des comportements de compensation ou d’impulsion. Par la suite, on peut en profiter pour réduire les excitants, manger une nourriture moins acidifiante… Faire une sorte de rééducation alimentaire de son quotidien. » La première bouchée d’un simple menu végétal est une explosion de saveur, comme si le palais redécouvrait le goût. Mais la suite est compliquée: troubles digestifs, quelques nausées et le premier café, pris une semaine après le retour, vous envoie à la limite du malaise vagal… D’autres membres du groupe, qui n’ont pas bien respecté une reprise lente, ont été bien plus malade (vomissements…). L’accompagnement dans le retour à une alimentation normale pourrait vraiment être davantage expliquée…

Au retour, une perte de poids relative, une détox réussie et un estomac fragile

J'ai testé - ma semaine de jeûne
Le repas végétal, pour la reprise alimentaire

Par la suite, même si la reprise est compliquée pour l’estomac, des rejets et des envies se mettent naturellement en place: moins de café, moins d’envie d’aliments gras, attirance pour les d’aliments bio, envie de faire plus de sport quotidiennement… Bien sûr, on se sent plus léger, le corps délié (on a perdu 5 kilos, dont deux regagnés avec la reprise alimentaire). Mais le jeûne, cette privation, nous a aussi rempli d’interrogations. « Il doit générer un déclic, dit Thomas Uhl. C’est une invitation à prendre soin de soi, à nous questionner sur nos stress quotidiens, notre alimentation, notre activité physique, notre capacité à nous reposer vraiment. » Avec en creux, la question qui sous-tend tout le reste : est-ce qu’il n’est pas temps de changer ?…

 

Charlotte Langrand

La Pensée Sauvage*. À partir de 1400 euros la semaine. lapenseesauvage.com

Charlotte Langrand

Journaliste au Journal du Dimanche (JDD) rubriques Gastronomie-Cuisine, santé-bien-être

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer