CHRONIQUES EUROPE 1

La table des bons vivants: Jean-Pierre Bacri, des bouillons et Patrick Pelloux

Retrouvez le podcast de l'émission du samedi 23 janvier sur Europe 1

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La Table des Bons vivants

 

“Jacques, je ne voudrais pas me mêler… mais ça sent un peu le brûlé, non?”… Il faut les voir, Jean-Pierre Darrousin, San Karman et Jean-Pierre Bacri, plantés là, interdits devant un four, dans la grande cuisine bourgeoise du film « cuisines et dépendances », de Philippe Muyl, écrit par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Le haddock de Martine -géniale Zabou Breitman- brûle et avec lui c’est le repas tout entier qui glisse vers un règlement de comptes général entre amis.

Il se raconte beaucoup d’histoires de vies, le temps d’un dîner, dans cette cuisine-confessionnal, nichée tout au bout du couloir : en cherchant l’ouvre-boîte, on refuse de prêter de l’argent à un frère pique-assiette ; en débouchant une bouteille de vin, on fustige l’arrogance des riches qui font exprès d’arriver en retard ou on rumine sa carrière d’écrivain raté ; et pour oublier qu’on en peut plus, de son rôle de femme au foyer, on s’empiffre de la bûche à moitié fondue…

Des scènes de repas importantes dans la lignée d’un Chabrol

Bacri est parti et je crains que les repas ne redeviennent bien moroses. Sous sa plume lucide et ciselée, c’est souvent à table que les choses importantes se disent, que les familles éclatent, que les masques sociaux tombent, que les amitiés se célèbrent, bref, que l’hypocrisie est chahutée. Bacri nous laisse d’innombrables scènes de repas cultes, que n’auraient pas reniées un Chabrol ou un Sautet, car elles se situent directement dans la lignée des film français où la table a de l’importance, tout autant qu’elle en a dans nos vies réelles.

C’est aussi autour du zinc de Georges, dans son restaurant-bar, le bien-nommé « Au Père Tranquille », que la famille Ménard se disloque, dans Un Air de Famille. Entre la Suze et le canard, on y dit les préférences de la mère pour l’un de ses fils, l’amour d’une journaliste libre pour un serveur enfin gentil, le mépris mielleux d’un mari égocentré pour sa femme ou l’immense tendresse contenue d’un bistrotier -toujours Bacri- pour retenir la sienne…

 

“Le goût des autres” : un théâtre, un restaurant et des aprioris sociaux

C’est dans une scène au restaurant, avec la troupe de théâtre qu’il tente de fréquenter, par amour pour son actrice principale, que le patron Bacri s’humilie à raconter des histoires scatologiques à des comédiens moqueurs… Il a l’argent, eux, la culture… et il faudra tout un film pour que tous surpassent ce « dégoût des autres ».

Voilà tout le talent de Bacri : derrière un rôle de soit-disant râleur, trop réducteur pour lui, on retiendra surtout l’affranchissement de personnages enfermés dans des vies trop étriquées pour eux. Mais aussi la justesse du jeu et de l’écriture, une pensée libre et sa tendresse infinie. Dans Cuisine et Dépendances, alors que le dîner tourne au vinaigre, Zabou lance : « On est tous dans une situation délicate… la vie EST une situation délicate ». Elle le sera encore davantage, sans le regard de Jean-Pierre Bacri.

Charlotte Langrand

Charlotte Langrand

Journaliste au Journal du Dimanche (JDD) rubriques Gastronomie-Cuisine, santé-bien-être

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