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Portrait de chef – Eric Fréchon, un héros très discret

Triplement étoilé, le chef Eric Fréchon est aux commandes du restaurant gastronomique de l’hôtel Bristol depuis 20 ans. Il a élaboré de nombreuses recettes emblématiques qui, entre faste et terroir, rappellent l’étendue de son talent

Un chef d’œuvre occulte parfois son créateur. Prenez l’un des plats les plus connus de Paris, les «macaronis farcis à la truffe noire, artichaut et foie gras, gratinés au vieux parmesan». Ces fins rouleaux de pâte trois étoiles règnent sur la carte du restaurant Epicure, au Bristol, depuis 1999 et cacheraient presque leur discret auteur, le chef Eric Fréchon.

Dans son bureau vitré, au centre des cuisines, le père des macaronis tente par un sourire d’atténuer la lueur, à la fois fière et lasse, apparue dans son regard à l’évocation du plat. Compliqué d’être le concepteur de ces tubes de génie, qui se sont hissés au rang de plat-culte de la gastronomie française, aux côtés de la soupe aux truffes de Paul Bocuse ou de la purée de Joël Robuchon. Au Bristol, ils sont commandés par trois couverts sur cinq. La recette plaît même jusqu’aux papilles présidentielles: Nicolas Sarkozy en a fait son pêché mignon, décorant son créateur de la Légion d’Honneur, en 2008.

 

« Il n’y a pas de petit produit. J’ai été élevé avec du cochon et du maquereau : j’aime les associer à la cuisine de palace »

 

« Les gens sont restés arrêtés sur un moment de mon travail. J’ai sorti un livre* important en 2016 afin qu’ils voient que ma cuisine a évolué, que je ne me suis pas encroûté. Il rassemble des recettes incontournables comme les macaronis et d’autres qui me touchent davantage. » Après vingt ans à diriger les cuisines lustrées d’Epicure, trois étoiles au Guide Michelin, un col de Meilleur Ouvrier de France et une clientèle qui compte la crème du monde politique, artistique et des affaires, Eric Fréchon pense donc encore devoir apporter des preuves de son talent…

Discrétion, classicisme et finesse

un moulin au palace
Le chef teste la farine de son nouveau moulin, installé dans le sous-sol du Bristol

Il faut dire qu’à une époque où les chefs cèdent sans complexes aux sirènes de la médiatisation, le profil mesuré et le travail tout en classicisme et en finesse d’un Eric Fréchon ne passerait hélas jamais la barrière des castings tapageurs de Top Chef. Car le patron d’Epicure pourrait aisément troquer l’emblème des macaronis truffés contre un simple maquereau, artichaut ou paleron de bœuf: la cuisine de ce jeune papa de 56 ans est davantage ancrée dans les plats familiaux de la campagne normande où il est né, près d’Amiens, que dans les assiettes cathodiques ou luxueuses. « Ma famille est simple, j’ai appris ce qu’était la terre avec mon grand-père, agriculteur, toujours dans son bleu de travail et ses bottes et avec mon père, primeur, dans son potager. C’est une éducation qui inculque de vraies valeurs. Ma mère cuisinait, je n’ai jamais mangé un surgelé ni une conserve».

La vocation des fourneaux viendra même d’une envie de… bicyclette. «Mon père m’a dit que je n’avais qu’à travailler pour me la payer.» Tout un été, Eric dresse, sert, écaille des moules, fait des gâteaux et le commis au Homard Bleu, un restaurant du Tréport. Le jeune homme en ressort avec un vélo et une vocation. Après avoir fait ses classes dans de grandes maisons (La Grande Cascade, Taillevent…), le Normand élevé au beurre, se frotte ensuite, en Espagne, à la cuisine du Sud, ses poivrons et son huile d’olive.

Vaincre sa timidité pour trouver l”épanouissement en cuisine

Pour faire un futur étoilé, il faut plus qu’un apprentissage classique. L’homme à la voix posée doit trouver sa cuisine, y affirmer un caractère qu’il a plutôt… timide. A Paris, il devient Second du chef Christian Constant, au Crillon. Le changement d’ambiance est salvateur: au contact du chef et d’Yves Camdeborde (également Second), deux extravertis du sud-ouest, Eric sort de sa coquille. «Leur rencontre et leur libre parole m’ont épanoui, moi, le Normand réservé, confirme Eric Fréchon. Monsieur Constant m’a apporté une convivialité et un esprit de cuisine qui cassait les codes car il faisait déjà entrer les produits du terroir dans le palace. Yves, c’est mon presque-frère. Nous étions les guerriers du chef, nous serions allés au front s’il l’avait demandé. » Dans un métier chronophage, l’amitié est précieuse. «Quand le moral flanche, c’est bien d’avoir un coéquipier qui vous tend la main, avoue Yves Camdeborde. Eric et moi, niveau personnalité, c’est comme le feu et l’eau mais nous avons eu la même éducation, empreinte de droiture, de respect et de partage.»

En même temps que son caractère, Eric Fréchon déploie sa cuisine: il décroche en 1993 le très technique concours de Meilleur Ouvrier de France. Le chef aux yeux bleus s’épanouit sous les ors du Crillon, sans comprendre encore que c’est son milieu de prédilection: quand Yves Camdeborde s’envole vers son destin « bistronomique », Eric Fréchon veut croire qu’il est fait pour la même chose et ouvre La Verrière, aux Buttes-Chaumont, en 1993. « Nos deux adresses avaient énormément de succès mais lui, il lui manquait l’or, le luxe des grands restaurants », analyse le créateur de la Régalade.

Fréchon l’intelligent fait marche arrière. En 1999, le fils de paysan devient chef du Bristol. «C’était comme une évidence, sourit-il. Dans l’assiette, mes vingt ans d’expérience sont devenus une signature. Ici, j’ai les avantages du patron sans les inconvénients: on peut tout faire, on ne nous dit jamais non. » Même lorsqu’il achète jusqu’à 10 kilos de truffe noire par semaine, à 1000€ le kilo…

La vie d’un chef de palace: assurer, du restaurant au room service

Portrait de chef: erci frechon, un héros très discretDepuis, Eric le fidèle a tout donné à «l’hôtel du silence»: d’abord deux étoiles en 2001 puis trois en 2009, après qu’il décidé d’arrêter de cuisiner lui-même, comme son ami Christian Le Squer chez Ledoyen. « J’étais trop dans ma cuisine, je ne voyais pas mes défauts. Il me fallait déléguer, orienter les créations à distance et être là à chaque service. » Dans un palace, officier sur le long terme est un défi, tant on doit exceller, du room service à la table gastronomique. Travailleur, Fréchon y paraît heureux… «Je «psychote» peut-être mais je crains qu’on ne m’oublie.» Le palace s’est-il mué en prison dorée?  «C’est le revers de la médaille, lâche Yves Camdeborde. La clientèle d’Epicure attend des grands standards alors qu’Eric a tellement de cordes à son arc…» Le chef répond donc à d’autres sirènes: il devient consultant pour le Mini-Palais et ouvre 2013 «son» restaurant, Lazare, une brasserie «chic et terroir» de la gare éponyme, où il ne suit aucune mode, remplace les «brunchs» qui l’agacent par des déjeuners de grand-mère et leurs palerons-purée.

Le chef est ainsi devenu un maître de la synthèse des contraires. « Il n’y a pas de petit produit, explique-t-il.  J’ai été élevé avec du cochon, du maquereau… J’aime les associer à la cuisine de palace.» Chez Epicure, son terroir natal est traité en version luxe dans des plats terre-et-mer (ris de veau aux couteaux et anchois), dans le travail précis des légumes ou des hommages à la cuisine maternelle (un «tourteau-mayo» en gelée de tomates verte et mayonnaise infusée à l’estragon et corail). L’été, on pioche dans une cuisine à l’huile d’olive et l’hiver, au beurre et à la crème. Il signe aussi bien des grands classiques (la poularde en vessie) que des audaces fastueuses (une truffe entière rôtie). «Sa cuisine est formidablement goûteuse, luxueuse et populaire à la fois, estime l’acteur Pierre Arditi, client régulier. C’est un mariage réussi entre ses origines rurales et son aisance à s’adapter à la haute gastronomie. Quant à sa discrétion, qu’importe! Comme pour un acteur, ce qui compte n’est pas d’avoir sa tête dans les journaux mais que la salle soit pleine.»

Avec sa femme Clarisse, qui s’occupe de sa communication, il s’occupe aussi de Franklin, six ans. Le petit «ne goutera jamais le moindre petit pot industriel, assure la journaliste Estelle Denis, son amie. Ce n’est pas une posture, il sait cuisiner pour tout le monde.» Le week-end, le chef trois étoiles prépare les compotes et les purées de son fils et en a même fait un livre de recette adressé aux petits. Loin, très loin des macaronis à la truffe.

Charlotte Langrand

LE CHEF EN QUELQUES DATES

1963-naissance à Corbie dans la Somme

1977-Première expérience au restaurant le Homard Bleu au Tréport

1988-Second du chef Christian Constant au Crillon à Paris

1993-Meilleur Ouvrier de France et chef du Crillon

1995-Ouvre La Verrière aux Buttes-Chaumont

1999-Devient Chef du Bristol

2009-Décroche la troisième étoile au Bristol

2013-Ouvre la brasserie Lazare dans la gare éponyme

Charlotte Langrand

Journaliste au Journal du Dimanche (JDD) rubriques Gastronomie-Cuisine, santé-bien-être

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